Écrire l'histoire au XIXe siècle

100 livres d'histoire à (re)découvrir

100 livres d'histoire à (re)découvrir

Un besoin impérieux de se souvenir, d’écrire et de comprendre l’histoire est né en France après les bouleversements de la Révolution et de l’Empire.
L’immense production éditoriale – mémoires, pamphlets, romans historiques, récits de voyages, manuels scolaires, classiques – publiée entre 1820 et 1920 reflète cette préoccupation essentielle.

Des historiens de renom et des conservateurs de la Bibliothèque nationale de France se sont plongés dans ce « siècle de l’histoire » pour sélectionner 100 livres, tous d’un intérêt majeur, non réédités ou indisponibles pour la plupart.
Un livret présente chacun des ouvrages pour vous guider dans vos lectures.







C’est à une fantastique plongée à laquelle nous sommes invités par l’ensemble des textes rassemblés ici. Une plongée dans le bain de l’histoire tel que les femmes et les hommes du XIXe siècle l’ont vécu. Ce siècle, dès son origine, a cru que « l’histoire serait le cachet du XIXe siècle, et qu’elle lui donnerait son nom, comme la philosophie avait donné le sien au XVIIIe ». (Augustin Thierry)
La Révolution a en effet brisé le cours des temps et il n’est pas trop de l’ensemble des arts du récit pour essayer d’en recoller les morceaux épars, pour « renouer la chaîne des temps » comme l’espère alors Guizot. Louis-Philippe commande à tour de bras des grands tableaux historiques pour le musée d’Histoire de France qu’il installe à Versailles. Les scènes théâtrales se peuplent de rois médiévaux, de seigneurs burgraves et de princesses renaissantes. Les sociétés d’antiquaires naissent dans chaque chef-lieu de département, les bourgeois chinent les bibelots anciens et accumulent lances et armures médiévales dans leurs appartements parisiens ou leurs lieux de villégiature.
Chateaubriand constate en 1831 que « tout prend aujourd’hui la forme de l’histoire, polémique, théâtre, roman, poésie ». Des brumes écossaises aux révoltes parisiennes du XVIe siècle, du soulèvement des chouans aux jacqueries médiévales, des tours de Notre-Dame à la Tour de Nesle, chaque trace du passé devient support à rêverie, sujet de réflexion sur le temps qui s’échappe et les bouleversements du siècle.
Dans la préface de Passé et présent, Charles de Rémusat, témoin de l’Empire et du retour des rois, se retourne en 1847 sur sa vie et s’étonne de cette fuite trop rapide des années : il aimerait « un moment encore, remettre le passé en pleine lumière, ou du moins ramener la pensée de tous au point d’où nous sommes partis, pour qu’elle refit avec nous la route que nous avons parcourue ». En mettant en ordre ses souvenirs, Rémusat offre un des usages classiques de l’histoire au XIXe siècle. Ce qui lui permet, en moraliste, de réfléchir à la vanité des choses et à la fragilité des positions sociales, sans cesse remises en cause dans un siècle bouleversé par les changements de régime. En s’intéressant à Catherine de Médicis, Balzac cherche dans l’histoire des réponses aux questions qu’il se pose sur la société de son temps. S’il s’interroge par exemple sur le destin de cette grande reine mal-aimée, c’est en se demandant pourquoi elle est devenue cette souveraine « ogresque » que la tradition a retenue. Mais il ne va pas simplement chercher dans le passé des personnages hors norme, miroirs de sa démesure. Quand il se demande pourquoi ses contemporains passent tant de temps à interroger le passage des Alpes par Hannibal, c’est immédiatement pour affirmer « que l’histoire la plus importante au temps actuel, celle de la Réformation, est pleine d’obscurités si fortes qu’on ignore le nom de l’homme qui faisait naviguer un bateau par la vapeur à Barcelone dans le temps que Luther et Calvin inventaient l’insurrection de la pensée ». L’exemple des Romains et des Grecs qui avait tant nourri les générations des siècles précédents ne lui suffit plus : l’histoire s’est rapprochée des auteurs du XIXe siècle jusqu’à les brûler. Il faut donc la raconter et la comprendre.
Les contemporains de Balzac et de Hugo ne craignent pas, comme le dénoncera au XXe siècle le cofondateur des Annales, qu’une « histoire qui sert [soit] une histoire serve » : elle est une arme brandie par les républicains comme par les conservateurs. Les croisades comme la Terreur sont vécues au présent et on se déchire pour savoir si on est « pour Athènes ou pour Sparte ».
Ces « 100 livres à (re)découvrir » mis ici en bouquet dans leur variété éclairent l’ensemble du « siècle de l’histoire » décrit en 1876 par le grand Gabriel Monod dans le premier numéro de la Revue historique. La juxtaposition des ambitions, savante ou populaire, et des styles permet à chacun de comprendre comment le passé teinte constamment le présent du XIXe. On y trouve des fictions bien sûr, mais aussi nombre de travaux historiques qui, à leur époque, firent tant avancer la discipline. Car une des nombreuses vertus de ce coffret est bien de montrer une discipline en train de naître, de se professionnaliser et de mûrir : combien de différences en effet entre Amédée Thierry et son Histoire des Gaulois et l’Histoire politique de l’Europe contemporaine de Charles Seignobos, à la toute fin du XIXe ? Chaque génération d’historiens a affiné sa méthode, la critique des sources est devenue la règle. Mais l’histoire s’est mise aussi au service de l’État, jusqu’à être écrite par le souverain lui-même, comme lorsque Napoléon III se fait historien de César. Ce qui autorise le premier titulaire de la chaire d’histoire de la Révolution française à la Sorbonne, François-Alphonse Aulard, en pleine Grande Guerre, à expliquer, par l’histoire, le conflit en cours. Et à arguer de la maîtrise de sa discipline pour se distinguer de tous les faussaires, Allemands en tête. « Si ému que je sois du danger de ma patrie, écrit-il, de cette patrie qui me paraît encore plus aimable depuis que je la vois menacée de mort, je n’ai jamais été tenté d’accommoder la vérité historique au service de la France, comme les Allemands l’accommodent au service de l’Allemagne. » Aulard poursuivra sa carrière, républicaine et enseignante, jusqu’à sa mort en 1928. Mais, tandis qu’il écrivait La Guerre actuelle commentée par l’histoire, un jeune agrégé préparait sa thèse et réfléchissait à la propagande et à son corollaire de temps de conflit, la rumeur. Il s’appelait Marc Bloch et allait inventer quelques années plus tard une nouvelle histoire, celle du XXe siècle.

Emmanuel Laurentin

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